"Nouveau printemps", Galerie MarassaTrois, Paris en mars-avril 2009

"Le primitif s'exprime à travers moi. (...) L'errance devient voyage."

L'histoire de cette exposition commence loin d'ici, dans un oued du Sahara, près de Tamanrasset.

Dans une humble hutte de Tanget, Nathalie Roussel se trouvait à broder pendant qu'on faisait les jardins. Elle piquait la toile à mesure qu'étaient repiquées les tomates, dans un même geste de semeur, vers une même germination. Dans le coin supérieur gauche du Jardin de Tanget, on peut ainsi déceler les courbes d'un haricot, mais sans doute aussi une Vierge à l'Enfant, une maternité. Près des cultures dont la voyageuse est le discret témoin, les coloquintes jonchent le sol, délaissées, tout au plus utilisées dans la médecine traditionnelle ou données au bétail seul capable de la digérer. Comment rendre grâce à ces formes superbes aperçues au fond des cavités desséchées, ouvertes, cassées ? Comment dire la fascination levée de ces choses sèches et ternes mais porteuses d'univers secrets pour qui sait les observer ?

Ainsi, dans la toile Coloquinte - un fruit naît dans le désert - VIII, s'arrondirait presque une matrice, sinon même une ovule nichée dans une nuée de spermatozoïdes. La création ! "Ce ne sont pas des natures mortes que je peins, pas du tout !". Pour l'artiste, le mouvement ascendant constant à travers cette série esquisse bien un mouvement de naissance, quelque chose qui serait né d'une faille. Richesse du créateur qui a l'humilité d'observer la Nature !

Les couleurs de Nathalie Roussel sont encore "tirées au sort" : elle se "laisse porter". Les traits s'affirment à mesure que mûrit l'intuition, sans aucune idée de départ. Ainsi le voyage n'est-il pas seulement intérieur, il est aussi dans la façon de travailler. La broderie de Nathalie Roussel ne suit pas un schéma, comme le fait l'artisan, pas plus qu'elle ne cherche à en analyser le sens au cours du "travail" (ici presque au sens d'accouchement) : elle ne quitte le formel qu'après-coup, quand vient le recul et que, se décollant de l'œuvre qu'elle a elle-même produite, elle en découvre le sens.

Les deux autres toiles exposées ce printemps se nomment Effusion fleurie (2008) et Sans titre (2007). Sans titre - parce que trop riche de sens ? - fût commencée en août 2007 sur un chantier de restauration d'un vieux château des Cévennes dont Nathalie Roussel aimait les vieilles pierres : sur la toile, les arcades du bâtiment sont reprises sous forme de tracés oranges aux côtés de deux ou trois fenêtres ou portes imaginées par l'artiste. Alors qu'elle dessinait, des feuilles se détachent d'un figuier : le dessin commença à grandir, s'ouvrant à de nouvelles perspectives. Un passage par Nîmes, et voilà un taureau, à gauche du tableau ! Le vieux château devient bestiaire.

Lors de la première mise sur châssis, la toile pendait, froissée. Nathalie Roussel l'a alors découpée, puis appliquée. Cette nouvelle cartographie lui donne l'idée de faire subir le même traitement à des œuvres plus anciennes comme à ses plus récentes créations. Ainsi pour Effusion fleurie : traversant à l'été 2008 des moments difficiles, l'artiste s'en va chercher de la dentelle qu'elle utilise comme pochoir puis en retravaille les spirales. Elle y voit des coquillages, ils apparaissent donc ! Enfin, comme cela manquait à son goût de végétal, elle les fleurit...

Née à Lille en 1964, cette relative autodidacte se forme avec volonté auprès d'artistes rencontrés lors d'ateliers ou de stages. Ses voyages, à l'étranger mais aussi dans le Sud de la France, ont aiguisé sa perception et métissé son imaginaire. Partie seule, telle Alice, d'un livre destiné à l'apprentissage des jeunes filles en vue notamment de leur faire préparer leur trousseau, et sans autre formation que quelques ateliers du soir en dessin et en sculpture (terre, plâtre, bois, soudure), Nathalie Roussel s'est vite évadée. Enfin, d'une longue pratique de la danse elle reçoit une compréhension presque intuitive des dimensions : les distances sont "sues" par le corps avant d'être médiatisées par l'esprit.
Natacha Giafferi-Dombre, Galerie MARASSA TROIS